
"D’Asterix aux bandes dessinées en latin, comme aide à mes cours",
Le comte Karl-Heinz de Rothenburg, professeur de latin à Aix-la-Chapelle, a traduit 23 Asterix en latin et transposé César et Ovide en bandes dessinées. Il nous fait part de son expérience:
"Quand je vois, je comprends",
proverbe chinois.
Asterix en latin doit son origine au désespoir d’un professeur de latin frustré. Par un beau jour de l’été 1971, j’étais arrivé assez énervé à mon cours de latin au Lycée de Munich. C’était à peu près mon dixième cours de latin de la nouvelle année scolaire.
Nous lisions la Guerre des Gaules de César. Cela faisait trois ans que les élèves s’étaient incorporé laborieusement les bases de la grammaire latine mais un certain nombre d’entre eux étaient restés en chemin. En outre, le système de ladite grammaire était un simple survol : on ne faisait guère appel à l’intelligence.
Des forces de l’ordre avaient découpé le sujet brut en paragraphes : une leçon traitait de l’ablatif absolu, une autre du participe passé …L’armée romaine devenait exercitusRomanus, et « il fut loué », laudatus est. Les phrases de démonstration grammaticale étaient exprimées dans un langage pratique.
Or le style de César n’avait pas du tout l’air de vouloir se soumettre à cet ordre. Nombre de ses phrases étaient tout sauf courtes et pratiques, elles relevaient plutôt d’un système d’entrelacs et d’emboîtement de phrases principales et secondaires qui devait être dès l’abord démêlé.
De surcroît, on devait saisir que plusieurs modes de construction opéraient en même temps. On ne lisait pas, comme la grammaire vous y avait habitué, laudatus est, mais est laudatus, et la plupart du temps il y avait une kyrielle de mots au milieu. On aurait encore pu se faire à tout cela, si le contenu avait récompensé ce bric-à-brac. Mais il n’était pas seulement question de tueries, des guerres et de ravitaillement, on était aussi confronté à des noms qui vous brisaient la langue : Orgetorix, Cassivellaunus, Vellaunodunum ...
Au bout de peu de temps, les élèves, étaient dirait-on en allemand, en «état de choc de lecture».
En salle de classe, je fis part de mes soucis à un collègue qui vivait la même chose dans la classe voisine Par hasard, il y avait là un autre collègue qui enseignait le français, témoin de nos douleurs. Il n’avait pas ce problème, nous expliqua-t-il, car il lisait directement les aventures d’Asterix en français, et ses élèves adoraient ça. A l’époque la vogue Asterix avait atteint un paroxysme. Bien des étudiants lisaient en cachette pendant les cours sous la table la dernière aventure d’Asterix etObelix et mettaient au désespoir leurs professeurs en ricanant bêtement soudain et sans motif apparent.
Mon collègue professeur de latin et moi nous nous sommes regardés, et c’est à cet instant qu’est née l’idée d’un Asterixen latin.
Les conditions d’une traduction d’Asterixen latin étaient idéales. Les histoires se déroulaient en 50 av. J-C en Gaule, César et Vercingétorix apparaissaient, Paris s’appelait alors Lutèce, et les citations latines abondaient.
Que les Légionnaires couverts de victoires de César en reçoivent, là, plein la figure n’était pas tout à fait conforme à la vérité historique, mais les élèves ne pouvaient qu’être séduits par les anecdotes rigolotes et les images bigarrées. A chaque plaisanterie, les dessins étaient en outre source d’enseignements multiples car M. Uderzo ne se fondait nullement sur l’imagination seule. Les légionnaires portaient des armes tout ce qu’il y a de plus justes historiquement, le ForumRomanum avait jadis absolument l’apparence qu’il présente dans AsterixOrientalis. Bien que mon collègue et moi fussions persuadés du bien-fondé de notre idée, j’ai mis au moins un an à convaincre l’éditeur allemand Ehapa – qui avait la licence mais qui tenait l’idée de traduire Asterixen latin pour une lubie d’ivrogne – de sortir en 1973 le premier Asterix en latin, Asterix le Gaulois, à 20 000 exemplaires, ce qui était d’une prudence elle aussi exemplaire. Le directeur de la maison tenait, en effet, les professeurs de latin pour des conservateurs bétonnés et pensait qu’ils n’accepteraient jamais une bande dessinée où César apparaîtrait sous une forme comique, comme manuel d’enseignement. Craintes en partie fondées: vingt ans plus tôt, dans les années 50, les chantres établis de la culture voyaient dans l’importation des bandes dessinées américaines le signe de la décadence.
La maison d’édition fut d’autant plus étonnée de voir qu’en quelques semaines le premier tirage épuisé. Professeurs et surtout élèves avaient opté pour cet apprentissage non-conventionnel. Le philtre des druides avaient enlevé au «choc de lecture» tout son côté effrayant. On me demanda très vite de traduire un deuxième titre. Depuis, j’en suis à 22. Cette année, nous allons sortir Asterix chez les Suisses – Asterix apud Helvetios. Et en 2006, un album original d’Uderzo dont il garde encore le sujet secret.
Les fils conducteurs de la traduction avaient pour but de simplifier et de préparer à la lecture de César:
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formation des phrases trop longues et construction compliquées devaient être évitées;
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les phénomènes grammaticaux souvent utilisés par César devaient être remplacés;
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on devait utiliser au maximum les mots et les phrases qui se trouvent dans les textes originaux de César;
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on devait se méfier des boutades de l’original;
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a des endroits précis, je devais garder la liberté de mettre des phrases latines et des tournures grammaticales en fonction de la situation.
Quelques réflexions sur les problèmes de traduction: le transfert d’expressions modernes en latin ne fut pas toujours facile. C’est ainsi que j’ai rencontré un vrai défi lorsqu’il a fallu traduire les noms des spécialités culinaires du Tour de Gaule (IterGallicum) collectées par Asterix et Obelix. Mais j’ai trouvé une foule de dictionnaires pour m’aider. Autre difficulté bien pire – les mille et un jeux de mots de la série, qui perdent évidemment à la traduction en quelque langue que ce soit. Un professeur de français de Bielefeld, en Allemagne, André Stoll, a établi dans un livre sur Asterix, L’épopée triviale de France que 60% des plaisanteries se sont perdues dans la traduction allemande.
Deux exemples:
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Chaque titre a sur sa page de garde une carte de Gaule. Sous une énorme loupe apparaît en grossissement le petit village de nos invincibles Gaulois. Il est environné de quatre camps romains, déjà drôles par le nom qu’ils portent. L’un d’entre eux, c’est Petibonum, ce que comprennent tous les Français, tandis que pour un Allemand, si on traduit, le mot est Spiesser. Alors on a traduit par Kleinbonum, ce qui n’a pas de sens. Moi-même, je n’ai rien trouvé de mieux en latin que Parvibonum, ce qui est bien moins drôle.
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DansAsterix le Gaulois, le druide brasse pour les Romains, au lieu du philtre désiré, un produit pour faire pousser les cheveux. Asterix et le druide portent un centurion à incandescence pour qu’il leur prononce des phrases avec le mot « cheveu » ou « poil ». Sur une image, Asterix lui lit les lignes dans la paume et dit « Il a un poil dans la main ». Ce qui signifie en français « Il est paresseux comme une couleuvre ». La traduction doit refléter cette interprétation tout en contenant le mot poil ou cheveu. Un problème insoluble!
Cet inconvénient, perceptible aux seuls connaisseurs, n’interrompit pas la diffusion des nos Asterix en latin. Fin 1983 – donc, en dix ans – on avait vendu 100 000 exemplaires d’Asterix Gallus. En 1986, le titre connut sa 7e réédition. Aussi plébiscité fût-il, Asterix en latin soulevait toutefois la critique de certains professeurs qui estimaient qu’il ne s’agissait pas du latin d’origine. Les élèves, habitués aux images, se tourneraient-ils par la suite vers une édition du texte seul?
Les textes latins utilisés en classe ne contenaient pour la plupart aucune illustration. Pour donner aux élèves comme aux professeurs la possibilité de lire le texte d’authentiques auteurs latins, mais en les illustrant, j’ai adapté deux auteurs parmi les plus lus, le César de De Bello Gallico(« La Guerre des Gaules ») et l’Ovide des Métamorphoses, en bandes dessinées publiées chez Klett.
Le comte von Rothenburg montre son portrait glissé, à la Hitchcock, entre les pages du De Bello Gallico.
César en bande dessinée, en Comics, ça pouvait paraître une folie. Mais c’est seulement à l’origine, à la fin du XIXe siècle, que les albums qu’on appelle en Amérique « Comics » futent vraiment drôles. On les appelait même Funnies, « drôleries ». Aujourd’hui c’est devenu un terme générique. Des contenus très sérieux, même la Bible, ont été traduits en bandes dessinées. C’est pourquoi on peut tout à fait adapter des auteurs latins fort sérieux sans altérer le contenu et la portée des textes. A cela près qu’il faut absolument que le texte comme les illustrations respectent le plus possible l’authenticité.
Pour César, la difficulté résidait dans le fait qu’il parle de lui à la troisième personne. Là je les ai laissés, lui et ses interlocuteurs, s’exprimer à la première personne. Les transformations, les ajouts, je les ai signalés par une écriture cursive. Sur cette image, le lecteur voit que tout le contenu des petites cases a été modifié par moi. Dans ce cas précis, à l’image suivante, le texte original est retiré des bulles. Comparez: reprehendam correspond à l’original reprenhendat, intellego à intellegat, etc. Des chiffres en bas de la page renvoient au texte original reproduit aux dernières pages du volume.
Nous avons aussi attaché beaucoup de prix au respect des faits historiques. Par exemple, je vous montre la reproduction d’une machine à récolter celte, d’après ce que nous en connaissons des bas-reliefs. La bande dessinée fournit ainsi au maître une image pour illustrer son propos.
Les illustrations appropriées, bien pensées, non seulement motivent, mais aussi encouragent et accélèrent l’apprentissage de textes étrangers, tout le monde le sait aujourd’hui. On comprend mal au fond que des éditions paraissent sans illustration aucune.
Les manuels latins sont illustrés depuis belle lurette. Mais trop souvent les illustrations côtoient le texte sans rapport avec lui. On peut donc progresser.
Peut-être que mes Asterix en latin et mes adaptations de textes classiques pourraient y aider et faire naître d’autres vocations.
Ainsi les leçons de grammaire et de lecture pourraient-elles être interprétées visuellement, dans le sens du proverbe chinois liminaire : « Je vois (une image), je comprends (le texte ».
Le comte Karl-Heinz von Rothenburg photographié par les élèves du collège La Gautrais, Plouasne.
Le comte Karl-Heinz von Rothenburg et son hôte, Elizabeth Antébi, à la veille du festival.
BIOGRAPHIE
Le comte Karl-Heinz de Rothenburg, alias Rubricastellanus – et alias signifie «autrement dit» en latin – nous raconte son compagnonnage avec «Asterix» dont il a traduit vingt-deux albums en latin depuis 1960 – sur près d’un demi-siècle, bientôt! Né en 1934 à Wiesbaden, il a commencé à 26 ans pour initier ses élèves à la langue latine. Pour ses leçons sur La Guerre des Gaules de Jules César ou sur Les Métamorphoses d’Ovide, il avait pris l’habitude de «rhabiller» ses héros en leur redessinant des costumes. Comme tous les chemins mènent à Rome, il était venu au latin par des voies parallèles: musicien de vocation, mais n’ayant pas les moyens financiers d’un tel apprentissage, il s’était inscrit à l’école de théologie. Mais, après un an comme vicaire, il s’était tourné vers les études latines et grecques qui le passionnaient bien plus. Pour rendre les cours plus attrayants, il songea à les illustrer, au sens propre, par des images, devenant ainsi le pionnier de toute une pédagogie qui aujourd’hui prend son essor et trouve son public.
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